Ilmayen, petite kabylie

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Mise à eau du barrage de Tichy-Haf

« L’eau du ciel a pris ma terre »

mercredi 11 avril 2007

L’impétueux Oued Bousselam, qui prend naissance dans les Hauts-Plateaux sétifiens, serpente au milieu des monts Bibans avant de se jeter dans la Soummam au niveau du Piton d’Akbou, a été dompté. La course de ce fleuve que les Romains appelaient Nasava s’est arrêtée au pied d’une digue de 65 mètres de hauteur dans des gorges étroites entre les villages de Mahfouda et Tamokra.

En aval, il n’est plus qu’un petit ruisseau qui ondule au milieu d’un lit désormais trop grand. En amont, il s’est assagi en mer intérieure, en lac aux eaux turquoises où viennent se mirer des montagnes et des hommes ébahis de voir autant d’eau s’accumuler à leurs pieds. En deux mois, un peu plus de quarante millions de mètres cubes d’eau ont pris peu à peu possession de la profonde vallée sise au pied des villages des Ith Aïdhel dont les habitants suivent avec autant de curiosité que d’amusement ce miracle que la nature et la technologie ont permis : la naissance d’un lac.

Un phénomène qui est en train de créer un véritable bouleversement écologique, économique et social. Il va falloir réapprendre à vivre avec ce géant endormi, se créer de nouvelles habitudes, apprivoiser ses eaux qui avalent chaque jour davantage de terres et d’arbres, tout en remodelant profondément le paysage et même les mentalités. Beaucoup de paysans suivent encore aujourd’hui cette situation avec un sentiment où se mêlent la joie de voir de l’eau en aussi grande quantité et la peine de voir disparaître chaque jour un peu plus les lopins de terre qui ont fait leur fortune ou leur misère. Ces terres sacrées et ces oliviers séculaires que l’on s’est transmis de génération en génération depuis les temps les plus reculés sont, pour certains, perdus à jamais. Pour d’autres, à cause de ce plan d’eau qui ne cesse de s’élargir, elles sont devenues inaccessibles. Au village de Tizi Aïdhel où nous nous sommes rendus, nous avons trouvé les villageois agglutinés autour du maire qui leur rendait visite. Le problème qu’ils tentent de lui exposer d’une même voix est que toutes les terres qu’ils possèdent de l’autre côté de la rivière, du fait du lac qui s’est à présent formé dans la vallée, sont devenues inaccessibles. Ils demandent qu’on leur construise un pont ou une passerelle car il n’est pas envisageable pour eux de contourner le lac en traçant une nouvelle route sur des terres qui appartiennent à d’autres villages. Chacun y va de sa complainte. Il y a ceux qui, comme Aït Yatta Ali, 79 ans, ont vu toutes leurs terres englouties. « J’ai perdu 20 jours de labour de part et d’autre de la rivière et on m’a indemnisé à hauteur de 28 millions de centimes. Une misère ! » Comme tous les vieux paysans, il mesure ses terres par journées de labour à l’aide d’une paire de bœufs. « Mes terres n’ont pas de prix. J’avais deux oliviers que je n’aurais pas vendus même pour 200 millions de centimes ! », ajoute-t-il, avec dans la voix un sanglot difficilement étouffé.


Une oliveraie centenaire pour le prix d’une vache laitière

Les terres dont les plans de parcellement ont été établis par leurs propriétaires, ont vu ces derniers indemnisés à hauteur de 4 DA le mètre carré, alors que les arbres n’ont pas été comptabilisés du tout. Ceux qui, pour une raison ou une autre, n’ont pu fournir le plan de parcellement de leurs propriétés n’ont pas reçu un traître sou. Mais quel que soit le prix qu’on leur en donne, pour tous ces villageois, depuis toujours attachés à leurs terres, elles ont, avant tout, une valeur sentimentale. « Ichiqar nous a fait vivre jusqu’à présent », dit un vieux paysan en parlant de la vallée engloutie. « Nous y avions nos vergers, nos jardins et nous y faisions paître nos animaux. A présent, faute de pâturages, nos troupeaux restent à la maison », dit-il encore sous le regard approbateur des autres villageois. El Hadj Berbedj Tahar a perdu deux hectares et demi pour lesquels il a reçu 29 millions de centimes de dédommagement. A 85 ans, bon pied bon œil, il continue vaille que vaille à travailler ce qui lui reste de terre. Un autre fellah clame qu’il a perdu un terrain de 2200 m2 pour lequel on lui a donné 20 millions de centimes. Avec ce solide bon sens paysan dont s’arme le vieux Kabyle des montagnes, il mesure toute la générosité d’une République qui paie une oliveraie centenaire au prix d’une vache laitière. Pour pouvoir continuer à vivre ou à survivre, il faudrait que ces paysans envisagent de se reconvertir dans des domaines comme la pisciculture, les activités de loisirs ou le tourisme vert, dont ils ignorent jusqu’aux noms. Si, toutefois, les pouvoirs publics consentent à leur prêter main forte. C’est toute l’économie de la région qu’il faudra replanifier à la faveur du changement majeur qu’elle vient de connaître.

Nouveaux dangers

Le maire tente tant bien que mal de rassurer ses administrés mais il se préoccupe, avant tout, de leur sécurité. Ses services ont déjà placardé sur les places publiques des mises en garde et des messages de prudence à l’adresse des citoyens. Mais dans une région montagneuse, de surcroît berbérophone, apposer quelques affichettes sur les murs pour sensibiliser la population autour des nouveaux dangers qui la guettent est loin d’être suffisant. Il faut passer dans tous les villages et tous les hameaux et expliquer qu’il ne faut pas s’approcher des berges sans cesse changeantes et fragilisées par la montée de l’eau. Qu’il ne faut pas, non plus, se baigner au risque de s’engluer dans la vase qui se dépose au fond. Parce qu’il faisait chaud, des enfants, le week-end passé, ont commencé à faire trempette dans le lac au mépris du danger. Insouciants par nature, les enfants et les adolescents sont particulièrement exposés au danger de la noyade. Les animaux domestiques sont également menacés. Deux ânes ont déjà péri noyés, nous disent les villageois. Surpris par la montée rapide de l’eau, les pauvres baudets n’ont pas su se sortir de l’endroit où ils s’étaient aventurés. Les autres animaux ne sont guère mieux lotis. Habitués à traverser la rivière, les sangliers et les chacals, pour ne citer que ces représentants de la faune locale, sont désorientés par cette mer tombée du ciel. Il va falloir qu’hommes et bêtes apprennent à se méfier de cette eau qui dort au fond de leur vallée. Il faut dire également qu’avec les pluies torrentielles et les chutes de neige de ce début de printemps, le niveau de l’eau est monté très rapidement. Rencontré à sa sortie de classe, un instituteur nous avoue : « Je pensais que le barrage allait se remplir en deux ans, il s’est rempli en deux mois ! » Au bord de l’eau où nous nous sommes rendus par une piste agricole, une fois le moteur de la voiture éteint, on est frappés par le silence qui règne. Un silence épais, troublé seulement par le léger clapotis de l’eau, le croassement des grenouilles et le chant des oiseaux. Au-dessus de nos têtes, dans un magnifique vol stationnaire, un faucon crécerelle scrute les abords de l’étang à la recherche d’une proie. Les oiseaux sont particulièrement nombreux si l’on en juge par leurs piaillements.

Nouvelle vie

Il va de soi que la faune et la flore de la région vont se diversifier et s’enrichir dans les mois et les années prochains. L’idée de faire du lac et des montagnes qui l’entourent un parc national paraît tout à fait envisageable. Au-dessus du pittoresque village de Tizi Aïdhel, celui-là même qui a donné son nom à toute la région, s’étend la grande et verte forêt d’Adrar Oumaza. C’est là que les autorités comptent construire un hôtel de grand standing. D’après les spécialistes en la matière, le lac va créer un microclimat qui va changer l’aspect de la région. Déjà, les villageois regardent avec étonnement débarquer les premiers « touristes » qui improvisent des barbecues au bord de l’eau. Demain, si tout va bien, on pourra leur louer des barques, des cannes à pêche, des jets ski et plus si affinités. Pour le moment, dans toute la région, chaque matin on se frotte les yeux pour s’assurer que le lac est bien là. Qu’il ne va pas s’évaporer comme beaucoup de leurs illusions.

Etonnante région.

Au-dessus d’un barrage à voûte ultramoderne, on continue pourtant à labourer avec des bœufs. De la même façon qu’on le faisait au temps de Massinissa et Jugurtha. Le lac va certainement achever un processus de changement entamé depuis longtemps. Un changement qui fait qu’à Tizi Aïdhel, il ne reste plus que trois paires de bœufs de labour. Il y a quelques années encore, le village en comptait 35. Il va de soi que si l’on arrive à allier l’authenticité des traditions à la beauté de la nature, les métiers de la terre aux attraits de l’eau, le nom de la région va très vite s’inscrire parmi les grandes destinations touristiques.

Djamel Alilat

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