Ilmayen, petite kabylie

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La région des Ath Aïdhel en marge du développement

Dieu, l’eau et les olives

mardi 6 février 2007

Depuis qu’elle a été fondée par le vénérable cheikh Yahia El Aïdali, dans la première moitié du XVe siècle, la pieuse Tamokra, dont la zaouïa a de tout temps été un grand centre de rayonnement spirituel, s’accroche autant à Dieu qu’à ses oliviers.

Perché à près de 800 mètres d’altitude sur le massif des Bibans, ce chef-lieu de commune, dont la création virtuelle remonte au découpage administratif de 1985, vivote au rythme des saisons et ne se réveille vraiment que l’hiver, le temps de cueillir ce qui constitue sa principale et unique ressource : des olives gorgées d’huile et de soleil. C’est peu dire que le terrain est accidenté. Ici, les terres sont tellement pentues que les oliviers s’accrochent de toutes leurs racines pour ne pas connaître le même destin que ces hommes qui vont de plus en plus nombreux se planter sous des cieux plus hospitaliers. Originaire de Tamokra, Djoudi Omar, 55 ans, possède quelques lopins de terre qu’il ne veut surtout pas abandonner. Bien qu’installé à Akbou, ville distante de 20 km, il revient en prendre soin à chaque fois que faire se peut. Nous l’avons rencontré à l’orée de son champ alors qu’un attelage de bœufs, loué à 2300 DA la journée de six heures, peine à labourer un sol schisteux que la pluie a depuis longtemps oublié d’arroser. C’est une scène que l’on croirait tout droit surgi d’un livre de Mouloud Feraoun tellement elle appartient à ces images d’Epinal d’une Kabylie que l’on ne voit plus que sur de vieilles cartes postales.

Mais, ici, si on en est encore aux bœufs et aux mulets pour féconder une terre chichement nourricière, ce n’est pas vraiment par nostalgie. C’est qu’aucun engin mécanique ne peut défier ces coteaux abrupts et ces flancs de montagne ravinés sans risquer de se retrouver au fond d’un ravin les quatre roues en l’air. Omar nous avoue que le travail de la terre ne paie plus, car l’entretien des parcelles coûte excessivement cher. « J’ai taillé de mes mains 97 oliviers, j’ai dépensé plus de 10 millions de centimes pour entretenir toutes mes parcelles et je n’ai encore reçu que 50 % des aides promises par les services agricoles de la région », dit-il.

L’hiver 2005 aura été des plus catastrophiques. Les grosses quantités de neige qui sont tombées et le verglas qui a suivi ont décimé les oliveraies qui commencent à peine à se relever de ce coup du sort. « Vous savez, je ne travaille mes terres que par nif, par devoir envers les ancêtres qui me les ont léguées », lâche-t-il résigné. Le village de Tamokra en cette mi-janvier est aussi calme qu’un vieux cimetière abandonné. Quelques vieux, emmitouflés dans un burnous de circonstance, se chauffent les os au soleil, en se racontant, sans doute, des histoires du temps jadis. Le siège de l’APC, vers lequel nous nous dirigeons d’emblée, est aussi modeste que la localité qui l’abrite, mais le maire qui nous reçoit dans son bureau est très affable. Il faut dire au passage que la gentillesse et la probité des Ath Aïdhel ont proverbiales.

Exode massif

Professeur de lettres arabes à Alger, Mouloud Aït Touati a accepté volontiers de renoncer à une retraite douillette et bien méritée pour s’emparer à bras-le-corps des problèmes de sa commune d’origine. « Sur insistance des notables du village », précise-t-il. De la ville vers la campagne, il aura ainsi accompli le chemin inverse de ses administrés qui émigrent en masse. De 1990 à 2005, notre homme a dénombré 712 familles qui ont quitté Tamokra pour des ailleurs où le gaz de ville, l’eau courante et l’école pour les filles ne sont pas des chimères.

Mr Mouloud Ait Touati, maire de Tamokra.

Plus qu’un phénomène d’émigration, il s’agit d’un véritable exode qui a transformé certains hameaux en villages fantômes. « C’est le nif qui m’a ramené ici », dit le maire qui avoue assumer ses fonctions plutôt comme un sacerdoce. Décidément, le nif est ici un principe auquel on attache beaucoup d’importance. Au prix d’efforts soutenus, l’équipe qu’il dirige fait tout non seulement pour retenir ceux qui sont restés mais également pour faire revenir ceux qui sont partis. « On a bétonné les rues du village, réglé le problème d’eau potable en achetant de nouvelles pompes, rafistolé les écoles, goudronné quatre kilomètres de route et aménagé le stade communal en attendant mieux », dira le premier adjoint. Une goutte d’eau dans un océan au regard des manques criants dont souffre la commune. Tout manque ici.

Le maire avec ses adjoints.

Pas de lycée, pas de centre de formation professionnelle, pas de centre de secours de la Protection civile malgré les forêts environnantes, pas de centre de santé digne de ce nom, pas de centre de paiement de Sonelgaz, pas de pistes agricoles et la liste est encore longue de toutes les infrastructures qui ne brillent que par leur absence. Comme beaucoup de localités montagneuses et enclavées de la Kabylie des Bibans ou des Babors, Tamokra est l’une des communes les plus pauvres d’Algérie. « Nous ne vivons que des subventions octroyées par l’Etat et elles suffisent à peine à payer les fonctionnaires », précise M. Aït Touati. Un Etat absent mais à qui il arrive, à travers ses plus hauts représentants, d’emprunter les chemins escarpés qui déroulent leurs nombreux lacets jusqu’à Tamokra. Comme dans un rêve un peu trop court, Abdelaziz Belkhadem, chef du gouvernement, a passé l’été dernier deux heures dans la prestigieuse zaouïa de Sidi Yahia. Une aubaine pour notre P/APC de présenter de vive voix ses doléances à l’Etat. De la kyrielle de requêtes pressantes qu’il a poliment glissées dans l’oreille du chef de l’exécutif, l’une a, semble-t-il, trouvé un écho favorable dans les hautes sphères du gouvernement. L’entreprenant président d’APC vient de recevoir un courrier du ministère du Tourisme l’informant que le complexe touristique dont il suggère la création à Adrar Oumaza, en face du futur lac formé par les eaux du barrage de Tichy Haf, est une idée qui tient la route. Le ministre des Ressources en eau, M. Sellal, est également passé en coup de vent dans la région, le temps d’inspecter les travaux du barrage de Tichy Haf. A cette occasion, il a promis de régler cette effroyable injustice qui privait d’eau la région dans laquelle le barrage lui-même est implanté. De surcroît sur des terres qui n’ont été indemnisées qu’à hauteur de 4 à 13 DA le mètre carré en excluant les arbres. Une aberration, quand on sait, en effet, que l’eau de Tichy Haf est destinée à étancher la soif de la vallée de la Soummam en excluant du partage la région des Ath Aïdhel. Le ministre a également promis le reversement d’une partie des taxes générées par le barrage, des postes d’emploi pour les communes limitrophes. Autant de promesses dont tout le monde espère par ici qu’elles ne seront pas emportées par la prochaine crue de Oued Boussellam.

Vains labours ?

A Tamokra, le salut vient souvent de la seule zaouïa qui continue de fonctionner comme aux premiers jours de son ouverture il y a un peu plus de cinq siècles. Elle a formé une armée d’imams et un bataillon de hauts cadres religieux qui ont essaimé à travers tout le pays. Beaucoup de sommités religieuses, comme le cheikh Tahar Aït Aldjet ou le très médiatique Abou Abdessalam, sont originaires de cette localité qui a joué un rôle non négligeable dans la propagation d’un islam maghrébin tolérant et éloigné du salafisme qui gangrène aujourd’hui le pays. Sur le chemin de retour, nous tombons sur un groupe de jeunes fellahs qui labourent et débroussaillent une propriété. Il s’agit, entre autres, de deux frères originaires de Vicher qui louent leurs bras et leurs mulets à raison de 2000 DA la journée. Comme la saison des labours dure près de trois mois, ils arrivent péniblement à se faire un petit pactole de 18 millions de centimes. Il n’y a guère de quoi payer l’impôt sur la fortune, mais c’est suffisant pour survivre et voir venir. Si la zaouïa a assuré l’essentiel de la réputation de Tamokra, sa station thermale, Hammam Sidi Yahia, accrochée à une falaise qui surplombe le cours du Boussellam, est également une destination vers laquelle convergent chaque jour des dizaines de pèlerins qui confient leurs rhumatismes autant à ses eaux chaudes et bienfaisantes qu’à la baraka de Sidi Yahia. Le vénéré wali qui est mort à un âge canonique en 1477 de notre ère est censé avoir fait surgir cette source miraculeuse d’un coup de bâton dans la roche. Aujourd’hui, la petite station, qui reste ouverte de jour comme de nuit, appartient pour moitié à sa zaouïa qui en assure la gestion. Là également, si l’eau est très réputée pour ses vertus curatives et relaxantes, le mode de gestion et les commodités offertes n’ont pas grand-chose à envier au Moyen Age. Les solutions pour faire sortir Tamokra des temps reculés où l’ont maintenue l’indifférence et la négligence des pouvoirs publics, c’est M. Aït Mouloud qui semble le mieux la connaître. Il faut, selon lui, tout d’abord classer le CW 23 en RN. Une route qui permettrait de relier la région et son arrière-pays composé de Djaâfra, El Maïn, Tefreg et El Kolla aussi bien à Akbou qu’à Bordj Bou Arréridj. Si Tamokra est éloignée de Béjaïa, dont elle dépend, de 110 km, elle n’est distante de Bordj que de 60 - petits - km. La deuxième solution serait de construire un pont vers Akbou à Tassfirt. Le raccourci éviterait le détour par la ZAC de Taharacht et ferait gagner 16 km. La troisième et dernière suggestion serait de créer un pôle d’activités économiques et touristiques autour du barrage de Tichy Haf, dont les travaux tirent à leur fin. A Bouhamza, autre chef-lieu de commune de la région, la situation est quasiment identique. Maintenant que les travaux du barrage sont terminés, les 350 jeunes qui y avaient trouvé un emploi plus ou moins stable pointent au chômage. Au café de la place centrale du village, presque toutes les tables sont occupées par des jeunes qui jouent aux dominos. Au milieu de l’après-midi, un jour de semaine, c’est un indice de désœuvrement éloquent. Des villages comme Tansaout, Tachouaft et Bouhitem sont presque abandonnés et les autres localités ne survivent que grâce à l’apport de sa communauté d’émigrés en France. Il n’y a que les olives, la caroube et l’argent des émigrés pour maintenir la population sous perfusion. A l’APC, gérée par le FFS, on avoue survivre grâce uniquement aux budgets d’équilibre de l’Etat. « De 2002 à 2005, la commune est restée 3 ans sans maire. Imaginez l’état de dégradation dans laquelle nous l’avons trouvée », commente Boukhezar Zahir, premier adjoint. En fait, toute la région des Ath Aïdhel, sans doute trop éloignée des centres de décision et des routes qui ramènent le progrès, semble abandonnée à son triste sort. Pourtant si aujourd’hui, elle offre ses terres et son eau pour toute la vallée de la Soummam, il serait juste en retour qu’elle bénéficie d’un renvoi d’ascenseur au nom du principe d’un partage plus équilibré des richesses nationales. Afin, au moins, que les hommes soient fixés sur leurs terres aussi solidement que les oliviers.

Béjaïa. De notre bureau

Djamel Alilat

El Watan

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