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Œuvre de Nna Cherifa : Joyau de la chanson kabyle

samedi 22 mars 2014

Notre dernière rencontre eut lieu il y a trois ans, à l’auditorium de Radio-Alger.

« Tout ce qui fut entier et harmonieux s’est disloqué », une des phrases de Na Chérifa que je n’oublierai jamais ! Je lui ai demandé de me parler d’elle et de toutes ces femmes qui avaient eu le courage de braver les mœurs terribles de notre société pour aller chanter à la radio kabyle.
En veine de confidence, le souvenir et le présent ont fusionné dans la suave tonalité de son récit empreint de nostalgie – nostalgie d’une femme artiste seule, octogénaire déjà, subissant les affres de l’ingratitude généralisée. Inutile de relater ici la misère de sa prime jeunesse, ni son entrée à la radio où sa voix de Philomèle (proposée par l’autre doyenne de la chanson kabyle féminine) ne manqua point de fasciner. Na Cherifa, une diva exceptionnelle !

Une spécialiste incontestable de l’“acewwiq“ (complainte des montagnes kabyles, chant du foyer, chant profond qui n’admet aucun accompagnement, sinon la flûte traditionnelle). Na Cherifa ; l’héritière émérite de tous les styles chantés dans la Kabylie d’antan, détentrice hors pair d’un inestimable trésor de poèmes anciens, fut une artiste innée, une clairchantante comme on n’en fera plus jamais ! A bien réécouter l’ancien répertoire de Na Chérifa, l’on se rend compte que ce n’est pas par hasard que des chanteurs et chanteuses (nés beaucoup plus tard qu’elle) y ont puisé : parfois sans même citer son nom ! On a beau dire, Na Cherifa n’a pas que repris des airs et des mélodies de la tradition populaire : elle composait aussi comme elle respirait, elle était si férue de mélodie et de poésie qu’aucune variante folklorique ne lui a échappé : acewwiq, ahiha, urar, adekar, asihli, zawraragh…

Autant dire ici et maintenant que son œuvre est parmi les premiers joyaux de la chanson kabyle authentique. N’en déplaise à tous ceux et celles qui l’ont “dépouillée“, sous prétexte que certains airs lui étaient antérieurs ! Comment le savent-ils, eux qui ne sont venus à la chansonnette que quand elle est passée parangon du chant profond authentiquement kabyle ? Sinon, si Na Chérifa n’avait pas sauvegardé telle mélodie de tel style, comment les plagiaires l’auraient-ils connu ? Bref ! Si tout le monde n’ignore pas tout de cette immense chanteuse, sinon de son œuvre, du moins de sa vie, la vraie Cherifa (Ouerdia Bouchemlal) n’est pas celle que l’on a vue dans son âge avancé, amoindrie par les aléas de la vie et le besoin. Si sa carrière a débuté en conformité avec la tradition séculaire des uraren de sa Kabylie natale, dont elle avait épousé la vitalité et l’inspiration, Na Chérifa a créé sa propre muse, par son talent enchanteur que nourrissaient tant d’expériences vécues.

Son œuvre est d’une grande beauté où la mélodie et le poème de facture ancienne, donc authentique, se vivifient mutuellement. Tout le long de sa vie d’artiste née. “Bqa 3la xir ay Aqbu“, “Sa3id Ula3mara“, “Zzin arqaq“, “Azwaw“, “Yir ledjruh“, “Ay azerzur“… toute une kyrielle de chants immortels, tant ils sont nés du cœur pour bercer les cœurs ; quasiment aucun domaine de la vie n’a été omis dans ses textes. Na Cherifa nous a quittés. Elle a rejoint Lla Yamina, Hnifa, Lla Zina, Ldjida Tamuqrant… Toute ma gratitude est pour elle, toute la honte est pour ceux et celles qui ont puisé à pleines mains dans son œuvre, et ce dans un but parfois strictement lucratif ; alors que elle, elle affrontait la vieillesse, le besoin et la maladie dans une stricte solitude. Mais, pour paraphraser Charles Péguy, faisons en sorte que le vrai tombeau des morts ne soit pas le cœur des vivants… en attendant.

Boulem Rabia (écrivain)

EL Watan

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